Approche transculturelle

 Les psychologues travaillent généralement avec des personnes avec qui ils partagent les mêmes référents culturels. Nos sociétés sont de plus en plus diversifiées culturellement. Si certaines de ces différences sont immédiatement perceptibles, comme la différence linguistique, religieuse, ou celle des codes vestimentaires, la majeure partie des éléments culturels n’est pas accessible directement, un peu comme la partie immergée d’un iceberg. Par exemple, les structures de parenté, les codes de conduite envers les personnes de l’autre sexe, le rapport au pouvoir et à la hiérarchie, les codes d’inconduite (comment va se manifester une souffrance psychique et quelles représentations sont attachées à la maladie…) ne sont pas directement appréhendables.

Nombre de cliniciens et de chercheurs s’attèlent au développement d’une clinique spécifique. Historiquement, l’approche ethnopsychanalytique a été conceptualisée par Georges Devereux au début des années 1970. A la suite de ses travaux, en région parisienne, le psychanalyste Tobie Nathan a créé un dispositif clinique groupal destiné à accueillir les patients migrants dans un cadre adapté à la différence culturelle patient/thérapeute. Le Pr. Marie-Rose Moro et l’équipe de l’hôpital d’Avicenne à Bobigny a poursuivi l’enrichissement du dispositif, en proposant un cadre à géométrie variable, où s’articulent des espaces thérapeutiques individuels et de groupe pour accueillir le patient et sa famille.

Ce dispositif permet à un groupe de co-thérapeutes d’orgines culturelles et de formation diverses (psychologues d’orientation psychanalytique et systémique, pédopsychiatres, anthropologues, sociologues etc.) d’accompagner un patient et sa famille. Dans une perspective de co-construction, des représentations diverses des difficultés du patient circulent et sont mises en dialogue, favorisant pour le patient le partage de ses propres représentations.                                                                                              

Le thérapeute principal, garant du cadre et qui s’adresse directement au patient, fait circuler la parole et les éléments culturels des co-thérapeutes. Par cette diversité liée au groupe, des théories étiologiques traditionnelles peuvent être partagées et non plus être opposées aux représentations étiologiques occidentales. L’usage de la langue maternelle du patient, en collaboration avec un.e interprète professionnel.le, favorise l’accueil du patient dans sa singularité. Le groupe a une fonction contenante qui permet aussi de déposer la charge émotionnelle liée à la perte des enveloppes (familiale, groupale, sociétale) induite par la migration et ayant pu créer un traumatisme particulier.

Le dispositif « ethnopsy » classique se rencontre rarement en Belgique, cependant, une pratique clinique individuelle peut s’enrichir des apports de ce modèle. En veillant à laisser place à différentes représentations culturelles, à les faire dialoguer entre elles pour permettre aux personnes d’intégrer les aspects qui proviennent de leur.s origine.s culturelle.s, tout en laissant un espace aux modifications induites par la migration. L’objectif est de permettre aux différents aspects identitaires de s’harmoniser sans s’opposer, de favoriser une intégration au sein d’une identité flexible et adaptative.

Dans cette perspective, le psychologue veille à adopter une attitude clinique permettant l’accueil de l’altérité de l’autre via une position de non-savoir visant à réduire l’asymétrie inhérente à la rencontre entre un professionnel « expert » issu de la culture dominante et un patient issu d’une culture minoritaire. Reconnaître le patient comme expert de sa propre culture invite à une position d’humilité. Une attitude de décentrage culturel permet d’élaborer l’altérité culturelle patient/thérapeute et patient/ culture de la société d’accueil.

Dans cette clinique transculturelle, le psychologue veille également à prendre en compte l’expérience migratoire en tant qu’acte psychique pouvant être à l’origine d’un trauma de type particulier ; celui de rupture de l’équilibre entre cadre culturel externe et de cadre culturel intériorisé dans l’identité.

Enfin, l’attitude clinique transculturelle invite à la prise en compte de la réalité socio-politique du pays d’origine et du pays d’accueil afin de contextualiser la trajectoire de vie du patient. La dimension historique n’en est pas exempte. Ainsi, l’approche transculturelle est fondée sur le complémentarisme entre les grilles de lecture et les disciplines, lesquelles s’enrichissent l’une l’autre plutôt que de s’opposer.

Ces balises posées, l’essentiel, comme dans la clinique avec les personnes autochtones, se joue dans notre capacité commune à partager des moments de présence authentique, vécus et incarnés dans l’ensemble des enveloppes corporelles et psychiques. Ainsi, au-delà de sa spécificité, la clinique transculturelle rejoint la clinique générale, en accord avec ce principe d’universalisme cher à Devereux : « Si l’homme tend vers l’universel, il y tend par le particulier de sa culture d’appartenance. ». 

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